Il n’y a absolument rien dans le « Deed of Gift », le document qui régit virtuellement les règles de l’America’s Cup, qui précise que la compétition doit être fair-play. C’est simplement une règle du sport qui prévaut dans toutes les compétitions. Mais qu’en est-il vraiment ? Au début de l’histoire de l’America’s Cup, on avait le sentiment que le defender avait un avantage – notamment celui d’avoir plusieurs bateaux face à un seul challenger. Ce fut l’un des tout premiers reproches que l’on pouvait faire au defender.
La situation n’a pas duré longtemps, même si, jusqu’en 1930, il n’y avait pas de règles de design spécifique pour niveler le bateau du challenger et celui du defender. On a pu s’en rendre compte en 1988 lorsque les Kiwis, qui n’ont pas réussi à s’entendre avec le defender, ont affronté au cours d’un Deed of Gift Match son catamaran avec un monocoque de 90 pieds. Et tout était parfaitement dans les règles. Cela fut également le cas cinq éditions plus tard, sur la 33e, malgré une classe bien établie avec plus de 100 Class America construits, où l’on a vu un autre DoG Match entre deux multicoques géants longs de 90 pieds, Alinghi face à Oracle. Ce qui conduira d’ailleurs à faire basculer la Coupe vers les multicoques, avec des catamarans de 72 pieds.
Sous l’égide du Golden Gate YC, l’équipe Oracle USA de Larry Ellison a organisé cette 35e édition en se donnant plusieurs avantages. Le plus important est sans doute l’organisation des ACWS, où le gagnant obtient des points pour les phases qualificatives des challengers puis, ensuite, pour le Match. Ainsi, l’équipe qui gagne les ACWS commence les phases qualificatives (le defender y participe) avec 2 points, celle qui arrive en 2e position avec 1 point. L’America’s Cup Event Authority (en charge de l’organisation de la Coupe) était persuadé que ce serait Oracle qui gagnerait et aurait cet avantage. Mais finalement, cela n’a pas été le cas. Land Rover BAR, l’équipe anglaise, s’est imposée en remportant 4 des 9 régates alors que le défenseur n’a pas gagné un seul évènement. Il a cependant terminé 2e et obtenu 1 point.
Si l’organisation de régates préliminaires à la Coupe a déjà eu lieu lors de la 32e édition avec la présence du defender, cela confère à ce dernier un certain avantage puisqu’il peut évaluer les progrès de ses adversaires. Alors, où se situe cette 35e America’s Cup ? Elle n’est pas, comme on pourrait le penser, dans l’esprit initial de George Schuyler, à l’origine de la Coupe avec ses compagnons en 1857 et qui en a fait « un challenge permanent organisé par un yacht club permettant à n’importe quel pays d’avoir le droit de régater pour [la] gagner ». C’est maintenant une compétition internationale au coût astronomique, partiellement couvert par le defender par des droits télévisés. Un développement opéré par l’équipe Oracle, en grande partie grâce aux graphiques électroniques conçus et perfectionnés par Stan Honey lors du dernier évènement.
Il y a ceux qui voient les ACWS en AC45 comme une compétition distincte de la Coupe puisque ce ne sont pas les mêmes bateaux. On peut regretter également que ces derniers ne soient plus construits dans le pays du challenger, et si cela offre des conditions de concurrence équitables – car ils proviennent tous des mêmes moules –, ce n’est pas dans l’esprit de l’America’s Cup. On peut également critiquer les courses qui auront lieu aux Bermudes sur le Great Sound. Elles se feront sur un parcours très court en plusieurs tours, seule solution pour avoir une distance parcourue raisonnable. C’est à cela que la Coupe est condamnée. Mais comme tous seront confrontés aux mêmes contraintes, on peut dire qu’elle sera équitable pour le defender et les challengers.
Est-ce que le defender l’emportera face aux cinq challengers ? Ses chances, avant que les courses ne commencent aux Bermudes, étaient déjà bonnes. Il a défini tous les paramètres de la jauge de l’AC50 et, alors que chacun des cinq challengers ne peut construire qu’un seul bateau, le defender peut en construire deux. Cela restreint chaque challenger dans ses développements, alors que le defender peut apporter des améliorations successives qui lui procurent un énorme avantage.
Lequel des cinq challengers aura le meilleur bateau et la meilleure équipe navigante pour espérer battre le defender ? On va le savoir dès la phase des Qualifiers, qui se jouera en deux round robins sur les nouveaux AC50, ceux de la Coupe. Land Rover BAR va commencer la compétition avec 2 points d’avance, Oracle avec 1 point.
Sur les premières régates d’entraînement face aux Américains, les Anglais n’ont pas paru en mesure de rivaliser de vitesse avec le defender. Mais Ben Ainslie s’est déjà retrouvé dans cette position par le passé, notamment avec Oracle en 2013. Il a l’équipe, et surtout les moyens pour progresser encore d’ici le début des Qualifiers, même s’il admet que pour l’instant, son plus grand souci est de battre les Kiwis.
ETNZ a terminé 3e des ACWS. Comme à son habitude, il a été très secret dans sa préparation, évitant de se confronter trop tôt aux autres équipes. Grant Dalton a abattu ses cartes au dernier moment, lorsqu’il n’a plus été possible de cacher le bateau aux médias locaux, notamment le système de vélos. Comme la plupart des « innovations » que l’on retrouve dans l’America’s Cup, ce sont souvent des idées du passé qui sont améliorées. Celle des Kiwis est la même que celle utilisée par Pelle Petterson à bord de Sverige en 1980. En plus du supposé gain de performance en force hydraulique, c’est la forme aérodynamique de l’équipage qui est aussi intéressante sur ces bateaux capables de dépasser les 50 nds.
Les Kiwis ont été les premiers à voler en AC72 et il n’est pas surprenant qu’ils aient cherché à optimiser l’aérodynamisme. Leur arrivée aux Bermudes était très attendue par les autres challengers. Si leur développement est aussi avancé que Dalton le dit, ils seront difficiles à battre, avec une équipe navigante talentueuse composée de Glenn Ashby, les sorciers en 49er Peter Burling et Blair Tuke, et le tacticien très expérimenté Ray Davies.
Softbank Team Japan a reçu une aide considérable du defender pour le développement de son AC50. Dean Barker a travaillé en étroite collaboration avec le design d’Oracle depuis le début, aux Bermudes, et les progrès de l’équipe japonaise ont été remarquables après la création de cette alliance. Avec Chris Draper, anciennement tacticien chez Luna Rossa, Softbank Team Japan s’est beaucoup entraîné avec Oracle. L’équipe devrait être particulièrement affûtée face aux autres challengers.
L’équipe suédoise Artemis est entre les mains du médaillé d’or britannique Iain Percy. Il a recruté Nathan Outteridge et Iain Jensen ainsi que Freddie Loof, médailles d’or aux Jeux olympiques de 2012. Cette équipe étoilée a eu des résultats irréguliers, mais parfois très bons. C’est probablement l’outsider le plus prometteur de cette Coupe.
La grande inconnue, c’est Groupama Team France. Personne ne peut ignorer le talent du skipper Franck Cammas, champion du monde de ClassC – et qui a fait quelques coups d’éclat pendant les ACWS. Il a la capacité de s’adapter rapidement aux puissants AC50. Avec son nouveau bateau aux Bermudes, l’équipe française s’est installée, mais avec encore beaucoup de travail devant elle.
Alors, qui sortira gagnant fin juin ? Les chances penchent en faveur du defender. Il a plus d’heures de navigation qu’aucun autre sur le parcours, et le temps sur l’eau est crucial. Face à lui, le choix à ce stade, si on veut un choc pour la Coupe, serait Land Rover BAR ou Emirates Team New Zealand ; mais cela pourrait très bien ne pas se produire si les deux équipes échouent dans leur dernier développement. Le résultat final reste ouvert…
Article de Bob paru dans le numéro 14 de CupLegend – 2017 – 35e America’s Cup aux Bermudes

