Une nouvelle bataille se dessine en coulisses de la 38e America’s Cup. Selon Richard Gladwell de Sail-World qui reprend des informations de Sailing Illustrated, Emirates Team New Zealand aurait averti les Challengers qu’ils pourraient s’exposer à des poursuites en cas d’utilisation d’une technologie de voile couverte par un brevet détenu par le Defender néo-zélandais.
Des documents transmis à Sailing Illustrated, comprenant notamment des échanges attribués à North Sails, des courriers émanant d’un cabinet représentant Emirates Team New Zealand ainsi que le texte du brevet, indiqueraient que les Kiwis entendent défendre leurs droits sur une technologie utilisée pour la conception des grand-voiles des AC75 qui sont en réalité deux voiles collées proches de la performance des ailes rigides.
Le brevet, accordé en octobre 2024, concerne notamment l’introduction d’une zone élastique située juste derrière le guindant de la voile. Celle-ci permettrait de faire évoluer très rapidement le profil de la grand-voile sous l’effet des tensions exercées au Cunningham et à l’écoute.
Le principe consiste à modifier la forme de la voile selon les différentes phases de navigation : générer davantage de puissance au moment du décollage, puis aplatir rapidement le profil une fois le bateau installé sur ses foils afin de réduire la traînée et d’augmenter la vitesse. Une logique comparable à celle d’une aile d’avion, dont le profil est modifié entre les phases nécessitant beaucoup de portance et celles où la recherche de vitesse devient prioritaire.
Un élément clé du contrôle de la grand-voile
La technologie prend une importance particulière sur les AC75 de deuxième génération. Depuis la suppression des pataras dans la règle de classe 2024, le contrôle du gréement repose en grande partie sur les systèmes hydrauliques d’écoute de grand-voile et de Cunningham. Ceux-ci doivent non seulement permettre de modifier le creux de la voile, mais également participer au contrôle de la flexion du mât et de la tension de l’étai. Les charges en jeu sont considérables. L’écoute hydraulique agit sur la chute des deux peaux de la grand-voile tandis que les vérins du Cunningham permettent de tendre fortement le guindant, d’aplatir le profil, de déplacer le creux et de provoquer une pré-flexion du mât. Cette capacité à faire évoluer très rapidement la forme de la grand-voile est devenue l’un des éléments essentiels de la performance des AC75, qui doivent fonctionner sur une plage extrêmement large de vitesses de vent apparent.
Deux peaux réglées indépendamment
Selon Sail-World, un autre élément particulièrement intéressant concerne le système développé par Emirates Team New Zealand pour contrôler indépendamment les deux peaux de la grand-voile. Cette solution permettrait de donner à la voile un profil très puissant lors de l’accélération et du décollage, puis de l’aplatir presque immédiatement lorsque l’AC75 atteint sa vitesse de vol.
La section de la voile peut ainsi évoluer rapidement, les deux peaux étant réglées séparément afin d’obtenir un profil aérodynamique particulièrement sophistiqué. L’arrivée de la mécatronique permet en outre d’enchaîner ces réglages avec une grande précision, notamment entre les virements de bord, et d’optimiser la configuration du gréement en fonction des conditions rencontrées. Le brevet détenu par ETNZ décrit précisément une structure de voile permettant de conserver un gréement conventionnel tout en augmentant fortement la capacité à modifier le profil de la voile en navigation.
North Sails conteste le brevet
North Technology contesterait cependant le caractère réellement inédit de l’invention. Toujours selon Sail-World, le groupe aurait également évoqué une possible solution de contournement consistant à fabriquer les voiles des Challengers dans son usine du Sri Lanka, considérée comme située hors des territoires couverts par les brevets américain et européen concernés.
L’affaire pourrait donc rapidement dépasser le simple terrain technologique. La question centrale sera de savoir jusqu’où Emirates Team New Zealand peut protéger juridiquement une solution technique utilisée dans une compétition où l’observation et la reproduction des innovations adverses font historiquement partie du jeu.
Ce n’est pas la première fois que les brevets s’invitent dans l’America’s Cup. ETNZ avait elle-même dû répondre, lors de la naissance des AC75, aux accusations d’un designer brésilien qui estimait que le système de basculement des foils violait l’un de ses brevets. Les Néo-Zélandais avaient alors défendu l’idée que le principe reposait sur des technologies déjà connues.

